Prédication de Jean-Jacques Streng le dimanche 18 septembre 2022 à l’Église mennonite de Bourg-Bruche
Voici le texte de la prédication
La tour de Babel
Je vais vous ramener très loin en arrière dans l’histoire de l’humanité, quelque temps après le déluge : la construction de Babel. Quand on y réfléchit au-delà de l’aspect anecdotique, on y perçoit une mise en œuvre frappante de la mentalité de l’homme centré sur lui-même, mais aussi de la grâce de Dieu, deux traits toujours pertinents pour nous, aujourd’hui.
LIRE : Genèse 11. 1-10
Je procèderai en 4 étapes : Ce qui s’est passé à Babel
La base commune des religions
La voie royale de la grâce de Dieu
Ce que j’en retiendrai pour nous
A. LE PROJET DE BABEL
Cet épisode marque la fin d’une 1ère ère de l’humanité.
Elle a formé jusqu’alors un groupe unique qu’on sent piloté par un seul homme ou un petit cercle de dirigeants auquel tous obéissent.
On lance un grand projet mobilisateur et tout le monde s’y engage.

C’est particulièrement bien illustré dans le tableau « la tour de Babel » de Pieter Bruegel l’Ancien. Ce peintre protestant qui a vécu aux Pays Bas au temps de la domination et de la persécution des protestants par Philippe II d’Espagne, fils de Charles Quint.
Bruegel montre bien la puissance politique accompagnée par les armes devant des sujets effrayés et humiliés (complément C Streng)
Sur les 3 motivations indiquées j’analyserai d’abord la 3e, qui me semble la plus efficace:
1. Ne pas être dispersés sur toute la terre
L’humanité se multiplie vite et cela entraîne un mouvement centrifuge dû à l’individualisme inné en l’homme, à la diversité des capacités et intérêts de tous ces gens.
Cela mène à la dispersion géographique, qui, elle, produit l’apparition et la spécification de dialectes. C’est l’évolution que Dieu avait voulue et répétée : 9.1, 7, 19. Dieu l’a commandée, pour que l’homme exerce partout son rôle de gestion et d’entretien de la création. Mais cette dispersion complique énormément la domination de tous par un seul.
Le mot d’ordre éternel des politiques et spécialement des dictateurs, c’est le rassemblement sous un même chef, sous une idéologie unique et « seule salvatrice ».

Comme le montre le tableau de Bruegel, c’est une idéologie qui ne laisse aucune liberté : elle impose et elle écrase jusqu’au point même où les gens deviennent consentants (C Streng)
Pas question donc de dispersion, pas question d’obéir au Créateur et on va même agir en sens inverse par tous les moyens. Non seulement on ne lui obéira pas, mais l’union va se souder contre lui et elle sera vécue comme une affaire de survie ou de mort.
Voilà ce qui me fait dire que c’est là la motivation majeure : une rébellion contre l’autorité de Dieu. Et les 2 autres sont de bons moyens pour réaliser la 1ère.
2. Construisons-nous une ville + une tour…et notre nom deviendra célèbre (faisons-nous un nom)
Flattez l’orgueil des gens et ils se mobiliseront pour plein de projets qui vont dans ce sens. C’est le fonds de commerce du nationalisme, de l’ethnocentrisme, si actuels de nos jours. À l’époque on manquait encore de rivaux auxquels opposer son orgueil, sa supériorité, mais on a déjà le souci de marquer son passage sur terre en vue des générations futures.
Pour asseoir cette supériorité à travers les âges, rien de tel qu’un vaste programme architectural.

la tour en pleine construction
Quel chef d’État actuel résiste à cette tentation ?
Et le (groupe de) chef(s) invente une nouveauté dont Dieu n’avait pas parlé : une ville (une concentration humaine qui déshumanise à mesure qu’elle grossit).
3. … et une tour (une ziggourat) dont le sommet atteindra jusqu’au ciel
Une ville, ça a besoin d’un centre d’attraction qui en impose et rende fier…
– par sa taille : jusqu’au ciel…
– par sa signification : une ziggourat, sorte de pyramide à étages couronnée d’un sanctuaire qui atteint en quelque sorte le domicile des dieux. Il y en avait toute une série en Mésopotamie ancienne : la maison des 7 guides du ciel et de la terre, la maison du lien entre le ciel et la terre…
L’homme montre à ses dieux de quoi il est capable, par ses performances il se fait leur égal. Il s’élève jusqu’à leur niveau (À Babel ils n’ont pas dû arriver tout à fait au ciel, puisque pour voir ce qu’ils faisaient, Dieu a dû descendre (5) !
Voilà un plan forcément mobilisateur et bien pensé, car on n’y a pas oublié l’indispensable dimension « spéciale »… On en retrouve bien des exemples de nos jours.
J’ose affirmer que nous voyons là une application pratique des…
B. PRINCIPES COMMUNS A TOUTES LES RELIGIONS
1. L’effet de masse,
Le rassemblement le plus nombreux possible, n’est-ce pas l’objectif réel, plus ou moins avoué de ces systèmes et idéologies autoritaires, y compris d’un certain œcuménisme chrétien, du moins à ses origines.
Ne nous laissons pas tromper : si des individus ou des systèmes de pensée visent ce genre d’unité, ils recourent souvent à la violence au moins larvée, voire la plus cyniquement ouverte. Voyez les méthodes de Louis XIV, de l’islam chez lui, des nombreux dictateurs actuels qui ne connaissent qu’un culte valable, celui de leur humble personne. Dans notre 21e s. si évolué, leur nombre ne cesse de s’étendre !
Les chrétiens, eux, ne prônent sûrement pas l’individualisme. Et l’unité qu’ils visent est d’ordre spirituel : rassembler les gens autour de leur Sauveur qui ne violera jamais une volonté individuelle.
– 2. À Babel on a entassé les briques jusqu’au ciel (…)

Dans les religions ce sont les bonnes oeuvres qu’on entasse pour monter au ciel, et il en faut toujours plus.
Pour les briques, à Babel, on a carrément installé une série de fours à briques pour assurer un production très abondante
Or à Jérusalem Dieu lui-même est descendu jusqu’à nous et y a déployé une preuve d’amour capable de transformer la vie de quiconque lui accorde une réelle confiance.
Et il est descendu, non pas jusqu’au sommet d’une orgueilleuse ziggourat, mais parmi les gens les plus modestes. Il a même témoigné jusqu’en enfer, qu’il avait payé le prix du péché que nulle religion ne saura jamais affronter efficacement.
– 3. L’histoire compte quantité de gens qui se sont fait un nom en fondant une religion
ou un centre religieux de dimension parfois mondiale et séculaire. Mais pour cela que de sang versé dans des entreprises criminelles, voire génocidaires, y compris l’action de certains rois « très chrétiens » de France, d’un pape comme Innocent III qui a lancé la 1ère croisade, la christianisation de l’Amérique du Sud…
Parmi nous, les personnalités exceptionnelles sont souvent des anonymes, hommes ou femmes, qui fuient les honneurs du monde, pour garder Jésus seul au centre de leur vision. Ces gens mettent au 1er plan la seule personne qui, à leurs yeux, mérite tous les honneurs : Jésus, Dieu fait homme, venu ôter le péché du monde, après avoir révélé par ses actes et ses paroles qui est le seul Dieu véritable : 1 Jean 5. 20 : LIRE
C. LA VOIE ROYALE DE LA GRÂCE
Revenons encore à ce souci d’accumuler les bonnes oeuvres pour être digne du salut de Dieu, comme les Babyloniens entassaient les briques…
Cette mentalité si répandue présente 2 traits frappants :
– 1. Les religions peuvent être très différentes, éloignées les unes des autres, elles ont toutes le même objectif :
Pour satisfaire, se concilier Dieu, il faut entasser les bonnes œuvres. Aucune ne dit que ça, c’est une erreur.
Qu’elle ait eu contact ou non avec la foi chrétienne, aucune d’elles n’enseigne la grâce.
La grâce de Dieu découle d’une mentalité absolument inverse de celle du donnant-donnant qui dit : « on n’a rien sans rien », « tout se paye », il faut y mettre le prix », « si c’est gratuit, ça ne vaut rien ». C’est si vrai que même de larges cercles dits chrétiens osent enseigner qu’il faut faire sa part, se montrer à la hauteur de la grâce de Dieu pour l’obtenir = la mériter !!
À de telles impostures l’apôtre Paul répond qu’on est déclaré juste devant Dieu, non parce qu’on accomplit les oeuvres que commande la Loi, mais uniquement par la foi en Jésus-Christ (Gal 2.16) ou Ep 2.4-10 : LIRE.
Là on est au cœur d’un autre univers : ce n’est pas ce que je fais qui me fait devenir chrétien, c’est ce ne sont pas les actes qui définissent l’identité, mais c’est mon identité de chrétien qui me pousse à agir d’une façon chrétienne, agréable à Dieu.
On peut suspendre des pommes à un églantier, mais il n’en produira jamais de lui-même. Nos bonnes œuvres ne poussent pas Dieu à nous aimer, accueillir, sauver. Elles l’insultent, puisqu’elles lui disent : Je n’ai pas besoin de la Croix ou d’elle seule, j’apporte ma contribution et c’est même à moindres frais ! ».
Me repentir de ma nature pécheresse et m’en remettre à Dieu pour être pardonné, ça porte un méchant coup à mon orgueil, mais c’est le moyen de vivre une vraie nouvelle naissance qui me donne la nouvelle identité d’enfant de Dieu.
Pour résumer tout ce que cette régénération entraîne, permettez-moi de lire quelques lignes d’un excellent livre sur la grâce : B. Chapel p. 56 § 2, 3,4.
D. ET PLUS PRATIQUEMENT, POUR MA VIE ?
Mes péchés passés, présents et même futurs sont pardonnés, expiés par le sacrifice de Jésus. Et quand je retombe dans un travers, tout au fond de moi, ça me fait mal.
Que faire ? Car il faut bien me l’avouer, si je suis retombé, c’est parce que le péché a un certain attrait sur moi ; de façon inconsciente je l’aime. Pour vaincre ce plaisir inavoué, il y a une solution : lui opposer un amour plus grand, plus fort, apprendre à aimer Jésus davantage que le péché, aimer Jésus par-dessus tout.
En effet un cœur rempli d’amour pour Christ (ou de gratitude pour son salut et son amour), fournit la motivation supérieure, la force plus grande pour mener la vie vraiment agréable qu’on aimerait lui offrir. Encore quelques lignes de Chapel : p. 150 3 dernières phrases : La grâce nous assure…
Et plus concrètement, comment vivre la grâce de Dieu dans mes relations ?
Le principe fondamental de la grâce, c’est de traiter autrui NON PAS selon ses actes, MAIS selon son identité. Je vais donc réagir non en fonction de ce qui a pu me blesser ou me choquer, mais en fonction de ce qu’est l’autre : c’est un enfant de Dieu, une soeur, un frère, bénéficiaire comme moi de la grâce de Dieu, conduit par le même St-Esprit que moi. Je peux donc m’appuyer sur sa présence active en lui comme en moi.
Ainsi, dans le cas d’une blessure, je vais dire au responsable : « Tu es mon frère, ma soeur, nous sommes tous deux enfants du même Père céleste, alors pourquoi agis-tu ainsi ? » Ce qui prime et restera inchangé chez l’autre, c’est son identité de membre du corps de Christ, comme moi. Une réalité qui restera encore essentielle, même quand la frustration, la blessure actuelles seront réglées.
À un enfant je ne dirai pas : tu es un vilain garçon, tu viens de me mentir. Ce serait définir son identité par ses actes et l’enfermer dans une culpabilité qui peut conduire au doute, à la rébellion ou au désespoir. Il est + sage de lui dire : « Tu es mon enfant et je t’aime, alors ne fais plus ça ! » Ses actes peuvent changer, mais pas son identité de fils ou de fille. Il s’agit de lui faire prendre conscience que son identité doit déterminer son comportement.
À mon conjoint il est logique de dire : « Tu es mon mari, ma femme que j’aime, c’est pourquoi ça me fait mal de te voir agir comme ça, d’employer ce langage déplacé ! » Le conjoint est partenaire de la même alliance, héritier avec moi de la grâce de Dieu. C’est sur cette base qu’on avance le mieux en cas de tension, de frustration, c’est à dire sur la base d’un amour promis, d’un respect mutuel, non sur la base des torts subis.
Et d’une façon générale l’Évangile me pousse à donner la priorité aux relations sur les actions. Ce n’est pas toujours facile à vivre dans un monde axé sur les performances, les belles actions dont on se fabrique son identité. La tentation est grande d’apprécier l’autre en fonction de son comportement, plutôt que selon ce qu’il est et restera toujours : une créature aimée de son Créateur, une personne limitée comme moi et ayant besoin d’être transformée par la grâce de Dieu, comme moi.
Voyant ce qui se trame à Babel, Dieu brouille le langage et bloque ainsi la communication ordinaire entre les gens. N’y voyons pas un geste de colère ou de jalousie, mais une marque de son amour qui veut éviter la déchéance dans une tyrannie déshumanisante et rebelle à sa pensée.
Et nous aussi, nous sommes libérés du besoin de nous faire un nom sur terre. Jésus, l’envoyé de Dieu nous a acquis celui d’enfant de Dieu qui sera notre glorieuse identité pour toute l’éternité. Glorieuse, parce que réalisée par Dieu lui-même et capable, si on y réfléchit, de motiver à surmonter bien des dissensions entre frères etr sœurs bénéficiares de la même grâce.